Conférence réalisée à la Société des Gens de Lettres de France
Nous avons eu la chance d'acceuillir :
Michel-Edouard Leclerc, Président de l’Association des Centres Distributeurs E. Leclerc (ACDLec.)
Denis Olivennes, Président Directeur Général de la FNAC
et Raphaël Enthoven, philosophe et journaliste
La discussion a été très vive et stimulante, sur des sujets brûlants d’actualité, allant de la diversité de l’offre culturelle au problème de la gratuité et du piratage sur Internet. Nous étions une centaine d’Anciens, professionnels de la culture ou sympathisants intéressés par ce débat de fond, réunis à l’Hôtel de Massa, siège de la Société des Gens de Lettres de France.
Denis Olivennes a commencé par souligner que nous assistons depuis 150 ans à une véritable révolution : nous avons vu la culture devenir accessible à tous, se transformer en un véritable bien commun, du fait d’inventions techniques (le cinéma, entre autres), d’une évolution du cadre juridique (le droit d’auteur) et d’une révolution économique qui a vu les biens culturels devenir des biens de consommation de masse. Le monde marchand a ainsi été l’un des vecteurs de la démocratisation de la culture. C’est une révolution démocratique qu’il faut défendre et faire prospérer.
Michel-Edouard Leclerc a poursuivi en récusant l’idée qu’il y aurait aujourd’hui une crise de la création. Il adopte une approche pragmatique qui reconnaît à un bien culturel, comme tout autre bien, un prix et estime que le marché fonctionne plutôt bien en tant que système d’allocation des produits culturels, qu’il rend accessibles.
La discussion s’est ensuite portée sur la question-clé de la diversité. Thème abordé dans le dernier ouvrage de Denis Olivennes, « La gratuité, c'est le vol : Quand le piratage tue la culture », qui vient de sortir aux éditions Grasset & Fasquelle : l’industrie française de la culture est l’une des plus vivantes, l’une des plus diverses au monde, que ce soit en matière de cinéma, de musique ou encore d’édition.
Exemple frappant : sur les 200 000 disques que l’on peut trouver sur les rayonnages de la FNAC, 5% des titres représentent 60% du chiffre d’affaires de l’enseigne, ce qui signifie que celle-ci maintient 190 000 références qui se vendent à moins d’un exemplaire par FNAC et par an. C’est « Bruce Willis qui permet Guédiguian », comme le résume très justement Denis Olivennes.
C’est cela, la diversité culturelle à la française, et ce n’est pas simplement un effet des lois du marché, c’est aussi le produit de mécanismes spécifiques mis en place pour la maintenir, que ce soit le prix unique du livre ou, comme le rappelle Michel-Edouard Leclerc, des actions ponctuelles de l’Etat, des collectivités locales, ou encore des démarches de sponsoring, qui viennent apporter une aide nécessaire quand il s’agit de produire quelque chose dont on sait qu’il ne sera jamais rentable.
Cette diversité est essentielle à notre écosystème culturel. Internet représente ici un danger : il risque de tuer la diversité s’il n’est pas régulé.
Dans ce paysage culturel français, quid de la gratuité ? Enjeu crucial de notre époque où le téléchargement sur Internet est roi.
Denis Olivennes voit d’ailleurs dans Internet une nouvelle étape de la révolution dont il parlait plus tôt, une nouvelle étape qui s’amorce tout juste sous nos yeux.
Le piratage est ici un problème majeur, car il risque rien moins que de nous mener vers un futur où il n’y aurait tout simplement plus d’incitation à créer pour les artistes, s’il n’y a plus de rémunération.
Michel-Edouard Leclerc s’unit à lui pour dénoncer l’idée même de gratuité comme une ineptie, une impossibilité radicale. Il n’y a rien de gratuit : toute chose qui a un coût doit se financer quelque part. Si l’on pousse la logique jusqu’au bout : si les biens culturels sont gratuits sur Internet, cela signifie-t-il que l’on veut laisser financer la culture par les sponsors commerciaux ? Ce serait alors une autre forme de censure de l’expression artistique. Vaste hypocrisie, pour Michel-Edouard Leclerc, qui dénonce ici une vision d’un marché totalement libre dans ce qu’il a de pire.
Et Denis Olivennes de renchérir pour répéter le besoin de maintenir le financement des artistes, rappelant que de longues et douloureuses périodes stériles sont parfois un prélude nécessaire à la naissance de grandes œuvres…
Selon lui, la gratuité finance les FAI (Fournisseurs d’Accès Internet) : de manière indirecte, ce sont eux qui récupèrent le manque à gagner financier que représentent les œuvres artistiques « gratuites », c’est-à-dire illégalement téléchargées.
Comment, dans ce cadre, préserver la diversité ?
Michel-Edouard Leclerc rappelle ici qu’Internet représente une formidable source de diversité, il ne faut pas l’oublier : il permet de trouver des livres rares, d’échanger sur des sujets pointus…
Denis Olivennes, lui rappelle le principe de fond des industries culturelles selon lequel les paris réussis (les « hits ») financent les paris ratés (les « bides »), selon un mécanisme de mutualisation.
Le piratage sur Internet, devenu de plus en plus commun, risque de casser les mécanismes de rémunération des artistes. On assiste déjà à une nette diminution du nombre d’artistes signés par les maisons de disques, pour réduire les risques auxquels ces dernières s’exposent.
Mais outre cet aspect, Internet constitue une chance fantastique pour la diversité, notamment parce qu’il permet de donner une chance à des titres qui n’en auraient pas eu ailleurs, grâce à l’absence de contrainte physique qui le caractérise.
Internet est donc un formidable outil de diversité, mais qu’il convient d’encadrer. Il serait par ailleurs souhaitable de voir baisser les prix des biens culturels qui sont vendus en ligne.
Le débat a ensuite rebondi sur l’éternelle question de la distribution de masse, dénoncée comme culturicide depuis le Moyen Age : qu’en est-il ? N’est-ce pas sous-estimer le consommateur ?
Michel-Edouard Leclerc a ici rapporté une conversation marquante avec Jérôme Lindon, fondateur des Editions de Minuit, qui l’avait choqué par une vision très élitiste de la culture, à laquelle lui-même est viscéralement opposé : il se pose en défenseur de l’accès aux livres pour tous.
Denis Olivennes dénonce lui un tropisme bien français : en matière de culture, nous ne sommes pas démocratiques, juge-t-il. La France se caractérise par un dénigrement de tout ce qui est populaire (cf. le mépris qu’ont dû essuyer les films de Gérard Oury lors de leur sortie en salle, avant de devenir plus tard, comme validés par le poids des années, de véritables films-cultes).
Et Michel-Edouard Leclerc de renchérir en dénonçant cette notion même de hiérarchisation : ce qui devrait compter, au contraire, c’est la différence, la concurrence, la complémentarité de l’offre culturelle dans toute sa diversité.
Dans le domaine culturel, c’est en effet l’offre qui fait la demande, explique-t-il, ce qui justifie d’aller au devant de tous les publics, dans les kiosques, les gares, les supermarchés… Il s’agit de maximiser l’accès aux biens culturels.
Prenant le contre-pied de milieux de la culture terriblement corporatistes, il se fait le chantre de la multiplication des canaux de diffusion de la culture, prenant l’exemple de l’ouverture d’un espace culturel Leclerc à Concarneau, qui a eu pour conséquence de faire augmenter de 25% les achats de livres dans la région – et pas au détriment des librairies, mais dans l’absolu.
La situation de la lecture est alarmante : dans un monde où il n’y a pas de publicité pour les livres à la télévision, où les quelques émissions littéraires qui existent sont diffusées à des horaires tardifs, où l’Education Nationale n’exige la lecture que de 6 ou 7 livres par an et où les enfants des nouvelles générations passent 3 ou 4 heures par jour devant un écran, il ne reste tout simplement pas de temps pour la lecture. Le seul moyen de faire lire ces nouvelles générations est de multiplier les canaux de distribution du livre.
Les deux intervenants ont ensuite répondu aux questions de l’auditoire et évoqué quelques perspectives d’avenir, comme celle de voir la FNAC et Leclerc devenir « des sites Internet qui ont quelques magasins », à l’inverse de la situation actuelle, au fur et à mesure que les achats se feront de plus en plus en ligne, dans les années à venir. Déjà les magasins se transforment et deviennent de plus en plus des lieux de rencontre, centrés sur le rapport humain et le contact avec les produits, qu’Internet ne permet pas.
A la question finale de savoir si l’on peut régler le problème du vol sur Internet, Denis Olivennes répond oui, par une action à plusieurs facettes : une répression des FAI, la mise en place d’un format commun sécurisé pour les fichiers musicaux, une baisse des prix de la part des producteurs de musique. Tous ces éléments permettraient d’enrayer drastiquement le piratage, de façon à ce que le commerce de la culture puisse se poursuivre.
Michel-Edouard Leclerc dénonce lui une grande hypocrisie, un manque de volonté politique : personne n’ose dire qu’il s’agit purement et simplement de vol, lâcheté d’une classe politique qui tente de préserver son rapport à la jeunesse.